À l’automne 1967, on confie au 2e Escadron de campagne du Camp Gagetown, au Nouveau-Brunswick, une mission rare et mémorable : la démolition du pont Hawkshaw, un ouvrage en acier de 245 mètres à quatre travées. Le pont enjambait les chutes de Pokiak sur la rivière Saint-Jean, à peu près à mi-chemin entre Fredericton et Woodstock. Son sort était scellé par l’immense projet du barrage de Mactaquac, qui allait bientôt inonder la vallée et submerger l’ouvrage sous 25 mètres d’eau dans le nouveau bassin de tête. À mesure que la construction du barrage avançait, la région environnante subissait des changements radicaux, et le démantèlement des anciennes infrastructures devenait inévitable.
Le gouvernement provincial évalue la possibilité de démanteler et récupérer le pont, mais le coût et la complexité de l’opération rendent cette récupération irréalisable. La démolition était la seule option envisageable. On confie la responsabilité de cette mission à la 3e brigade d’infanterie canadienne, le 2e escadron de campagne étant chargé d’effectuer la démolition. L’opération est organisée en un exercice tactique de « démolition réservée », dans le cadre duquel un peloton d’infanterie du Black Watch of Canada défend le pont jusqu’à ce qu’une force en retrait l’ait traversé. Le major Sam Dunbar, commandant de l’escadron, supervise le projet, tandis que le capitaine John Wilson dirige la planification et l’exécution de la démolition.
Le pont reposait sur trois piles en maçonnerie de granit et deux culées en béton. Avant de lancer l’opération, l’escadron a suivi une formation de remise à niveau sur la démolition de grandes structures métalliques. Le 2 novembre, environ 200 sapeurs se rendent sur le site pour poser les charges. Une vingtaine de sapeurs sont chargés d’installer environ 25 charges sur chaque travée, tandis qu’une équipe de mise à feu de dix hommes prépare le système de déclenchement et les derniers raccordements. L’ampleur de la tâche exigeait précision, coordination et un travail d’équipe rigoureux.
Le 3 novembre, le peloton du Black Watch prend position dans des tranchées pour « défendre » le pont alors que le compte à rebours commence. Le ministre de la Défense, Léo Cadieux, assiste à l’exercice, attirant ainsi l’attention de tout le pays sur l’événement. À 15 h 17, 450 kilogrammes d’explosifs sont mis à feu. Une déflagration violente résonne à travers la vallée, suivie du grondement sourd de l’acier cédant sous le coup. En quelques instants, le pont se déforme, s’effondre et plonge dans la rivière Saint-Jean. Poussière, embruns et métal tordu marquent la fin spectaculaire d’un monument régional bien connu. Les spectateurs ont réagi avec un mélange d’émerveillement et de solennité tandis que l’ouvrage disparaissait sous la surface, emportant avec lui des décennies d’histoire locale.
Dans les jours qui suivent, des équipes reviennent pour dégager les débris de la rivière. Juste en amont, un nouveau pont d’une valeur de 2 millions de dollars, est en voie d’achèvement. Alors que l’ancien pont entrait dans l’histoire, la nouvelle structure symbolisait la modernisation et le renouveau, rappelant notamment que les sapeurs avaient aidé la région à aller de l’avant.