Sapeur Maurice Clouâtre: Les Efforts et Sacrifices D'Une Génération

Groesbeek Canadian War Cemetery
Publication Date 
20 Nov 2015

Par Major Sébastien Picard, CD

Cette histoire aurait pu être à propos de Sapeur Spence décédé en Europe le 19 février 1945 puisque son père avait écrit sur son certificat de décès que selon la réelle date de naissance de son fils, il n’était âgé que de 20 ans à sa mort. Il avait trafiqué son identité pour joindre les rangs alors qu’il n’avait que 15 ans. Elle aurait pu être au sujet de Sapeur Osgoode, qui se maria en Angleterre le 19 mars 1943, et qui participa au débarquement en Normandie alors que sa femme était enceinte de six mois. Sa fille, Shiona, naîtra le 21 novembre 1944, mais il sera tué en action le 3 janvier 1945, sans jamais l’avoir rencontré. L’on traitera plutôt de Sapeur Maurice Clouâtre qui, comme Spence et Osgoode, fait partit des 25 membres du 16th Field Company à avoir sombré en Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. Son périple nous aide à comprendre combien chaque pierre tombale dans les nombreux cimetières de guerre témoigne des efforts et des sacrifices consentis par toute une génération de Canadiens afin que nous puissions profiter de la paix et la liberté que nous apprécions aujourd’hui. En utilisant des documents d’archives, quelques fiches de services et du journal de guerre du 16th Field Company, il est possible de retracer les grandes lignes de son histoire personnelle, de ses accomplissements en Europe et de l’héritage que sa mort a laissé sur sa famille. Cette approche centrée sur l’individu permet d’établir un lien concret permettant d’apprécier pleinement la valeur des efforts et des sacrifices de nos prédécesseurs.

L’histoire de Sapeur Clouâtre représente bien le destin de nombreux volontaires qui ont participé à la Deuxième Guerre. Il s’enrôla le 9 mars 1942, alors qu’il avait 23 ans et vivait chez ses parents avec trois frères et cinq soeurs. Comme pratiquement tous les autres engagés, il déclara en entrevue de sélection qu’il voulait joindre l’Armée canadienne par sens du devoir. Il demanda de suivre les traces de Rosario, son frère aîné, et joindre le 16th Field Company, une compagnie du Corps du Génie royal canadien mobilisée à partir de Montréal. Probablement plus pour vivre une aventure que pour faire un coup d’argent, il abandonna son salaire de menuisier à 35$ par semaine pour n’en récolter que 23$ comme sapeur.

Tout comme 368 000 autres Canadiens, il quitta le pays à partir d’Halifax et atteint l’Angleterre deux semaines plus tard. Une fois rendu, il a été un des nombreux soldats à recevoir une infraction disciplinaire. Il fût chargé à 4£ d’amende et 14 jours de travaux forcés pour avoir manqué un virage et endommagé la motocyclette militaire qu’il conduisait illégalement alors qu’il revenait d’une soirée en ville. À sa défense, il déclara «J’avais pris quelques bières, mais je n’étais pas saoul ». Heureusement, il n’a pas commis d'autres incidents disciplinaires après avoir rencontré l’amour de sa vie, Heather Dearn du comté de Dorset, en décembre 1943. Trois mois plus tard, il demanda à sa chaîne de commandement la permission de l’épouser et la requête fut accordée le 11 juin 1944, cinq jours après qu’il eut participé au débarquement en Normandie. Les deux amoureux profitèrent d’une permission de congé pour se marier, le 12 février 1945, en Angleterre. Mais le destin tragique frappa six semaines plus tard, en Allemagne.

Bref, l’histoire personnelle de Sapeur Clouâtre est caractéristique de nombreux clichés que l’on associe avec la majorité des soldats de l’époque. Il était un jeune homme plein d’ambition, ayant l’espoir de fonder une famille à son retour. Malheureusement, sa pierre tombale et toutes les autres érigées dans les cimetières militaires sont un douloureux rappel du fort prix payé pour rétablir la paix et libérer l'Europe lors de la Deuxième Guerre. Sur ce point, les réalisations de Sapeur Clouâtre forment une impressionnante démonstration des efforts déployés par les soldats canadiens pendant la campagne européenne.

En servant le 16th Field Company, Sapeur Clouâtre a participé aux plus importantes opérations militaires menant à la libération de l’Europe. Il faut savoir que cette unité est l’une des quatre compagnies canadiennes d’ingénieurs à avoir participé au débarquement en Normandie et qu’elle est demeurée en appui à la 3e Division d’infanterie canadienne tout au long de la campagne européenne.

Dans la première heure de l’Opération OVERLOAD du 6 juin 1944, la compagnie entière, incluant ses équipements lourds, débarqua sur la plage normande. Sapeur Clouâtre était sous les bons soins de Sergent-major de compagnie Seymour Wylde Howes, qui est retourné à deux reprises sous le feu constant de l’ennemi vers une péniche de débarquement qui avait heurté une mine à 100 verges de la berge pour sauver les sapeurs de la noyade. Il a participé aux premières tâches du génie qui ont été de déminer la plage et construire des rampes pour sortir les véhicules de la grève. Il doit avoir été témoin des manipulations héroïques, sous une sévère pluie de mortiers et tirs de mitrailleuses, du bulldozer D7 conduit par Sapeur John Duval. Les sapeurs du 16th Field Company et lui ont aussi permis l’avance de la 8e Brigade d’infanterie canadienne en créant des brèches dans les clôtures barbelées, en neutralisant des pièges et en détruisant 16 canons de 88 mm allemands. Il a probablement vu Major V.C. Hamilton, le commandant de compagnie, recevoir trois balles d’un tireur d’élite. Il a probablement aussi vu Lieutenant-colonel Lewis Gordon Clarke du 19th Canadian Field Artillery Regiment, lui sauver la vie en positionnant son véhicule de manière à couvrir les manoeuvres d’extraction.

Dans le cadre des opérations menant à la prise de Falaise, Sapeur Clouâtre et ses comparses du 16th Field Company ont assemblé des ponts Bailey, réparé des routes, détruit des véhicules de combats allemands, opéré des points d’approvisionnement en eau, érigé des champs de mines, fait des reconnaissances d’itinéraires, désamorcé des bombes non-explosées et construit des cages de prisonniers. Cependant, ces faits d’armes sont venus avec un prix. Au cours des trois mois qui ont suivi le débarquement, la compagnie perdit neuf membres tués en action, quâtre morts de blessures, trois portés disparus et 45 blessés, sur un effectif de 249 âmes.

En septembre et octobre, la compagnie participa à la capture de Boulogne, de Calais et de la poche de Breskens en effectuant des opérations de pontages, d’ouvertures de routes et de traverses en bateaux d’assauts face à un ennemi déterminé qui n’a jamais voulu concéder aucun port aux alliés. Ainsi à la fin octobre, de l’effectif ayant participé au débarquement, il n’en restait plus que la moitié, soit 126 membres incluant 3 des 7 officiers.

Novembre est marqué par l’avance vers Nimègue où, dans la nuit du 10e, la compagnie supporta le déplacement de la 3e Division sur plus de 250 km. En décembre, la compagnie se déploya à Groesbeek pour renforcir le système défensif le long de la Meuse. Lors de l’Opération VÉRITABLE de février 1945, la compagnie conduisit des opérations amphibies pour supporter la progression de la Division à travers des terres inondées. À la fin mars, la compagnie arriva enfin en Allemagne.

Dès l’entrée en Allemagne, la capitulation nazie devint une question de jours. Malheureusement, pour Sapeur Clouâtre, le temps manqua. Il fut tué en action le 1er avril, au côté de Sergent suppléant Carl Oscar Overby, alors qu’ils effectuaient des tâches de mobilité en support à l’opération qui mènera à la libération des Pays-Bas. Que faisait-il exactement? Comment est-il mort? Est-ce qu’il a souffert? Telles sont les questions que se posent les proches de chaque soldat tombé au champ de bataille, bien souvent sans obtenir de réponses. Et si elles viennent, elles n’enlèvent rien à la douleur de la perte d’un être cher parti trop tôt, et de si loin. Ne pas avoir de réponses pour Sapeur Clouâtre met en évidence le douloureux sacrifice fait par tous ceux qui ont aimé un soldat. Pour tourner le fer dans la plais, vers 20:30 le 5 mai, la nouvelle tant attendue fut entendue sur les ondes d’une radio allemande, capturée par les membres du 16th Field Company lors du Jour J: « Toute les forces dans le nord de l’Allemagne ont capitulé au Général Montgomery ».

En somme, Sapeur Clouâtre et ses collègues du 16th Field Company ont participé aux plus importantes opérations militaires menant à la libération de l’Europe. Face à un ennemi regrettablement déterminé, il a côtoyé de nombreux héros et en a vu plusieurs tombés. Quoiqu’il soit tragique que son périple se soit achevé si près de la capitulation allemande et sans vraiment être en mesure d’avoir plus de détails, il commémore dignement les efforts et les sacrifices consentis par toute une génération de Canadiens. Pour ses efforts, il reçut l’Étoile 1939-45, l’Étoile France-Allemagne, la Médaille de la Défense, la Médaille canadienne du volontaire avec barrette et la Médaille de la Guerre de 1939-45. Pour leur sacrifice, sa femme et sa mère obtinrent la Croix du souvenir, ce qui rend approprié d’envisager l’héritage que sa mort a laissé sur sa famille.

Le triste héritage que la guerre a laissé à la famille Clouâtre est un vibrant témoignage des importants sacrifices consentis par toutes les familles de tous les morts de guerre. Heather Clouâtre, nouvellement mariée et dorénavant veuve, fit comme 48 000 autres épouses de guerre et demanda d’être rapatriée au Canada. Elle arriva à bord du Queen Mary en juillet 1946 et s’installa chez les parents de Sapeur Clouâtre. Elle partagea deuil et tâches ménagères avec Diana, la mère de Maurice, et apprit progressivement le français. Ajoutant à la tragédie, les effets personnels de Maurice ont été perdus en cours du processus de restitution. On nota l’absence de son calepin de note, qui aurait pu inclure ses dernières pensées pour sa dulcinée. Il y manquait aussi son appareil photo, contenant possiblement les images du couple lors de leurs derniers moments ensemble. De plus, sa montre avait disparu, un objet personnel avec une certaine valeur sentimentale pour l’époque. Pour sa part, Rosario, le grand frère de Maurice, revint d’Europe en septembre 1945. Cependant, il passa plusieurs mois à l’hôpital Sainte-Anne-de-Bellevue pour traiter son anxiété. Il restera dépendant de ses parents et ne sera jamais en mesure de se retrouver un autre emploi. La famille Clouâtre contribua à l’effort de guerre par l’entremise de ses deux fils aînés. Elle hérita d’un deuil, d’une veuve et d’un invalide. Elle demeura dans un état financier précaire, se suffisant des pensions, des obligations et du testament de Maurice. Elle représente bien le triste héritage laissé aux familles canadiennes par la guerre. La victoire ne signifiait que la continuité dans la privation, la tristesse et les sacrifices. Il n'y a pas eu de fin heureuse pour ceux qui ont aimé ceux qui ont été confinés dans un cimetière de guerre, pour l'éternité.

Clouâtre, Osgoode, Overby et Spence sont les quatre sapeurs du 16th Field Company réunit au Cimetière de guerre canadien Groesbeek aux Pays-Bas. Ils font partie des 44,090 Canadiens qui sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Notre histoire nationale a été forgée par nos efforts de guerre et nos sacrifices. Bien que les chiffres et les statistiques fournissent des éclaircissements sur leur portée, les histoires personnelles offrent le lien nécessaire pour pleinement apprécier leur valeur. Sapeur Maurice Clouâtre était un jeune homme plein d'ambition qui espérait fonder une famille après la guerre. Malheureusement, après avoir participé aux plus importantes opérations militaires menant à la libération de l’Europe, il a rencontré son destin en Allemagne, face à un ennemi regrettablement déterminé, ne léguant que sacrifice et désarrois à sa famille. Lorsque nous réalisons que derrière chacune des pierres tombales se cache une histoire aussi accablante que celle de Sapeur Clouâtre, nous prenons pleinement conscience de la valeur des efforts et des sacrifices consentis par toute une génération de Canadiens. Souvenons-nous de toute la douleur, la tristesse et la désolation que nos prédécesseurs ont dû endurer pour que nous puissions profiter de la paix et la liberté que nous apprécions aujourd’hui. Souvenons-nous également que le pays a été ancré dans autant sinon plus de tristesse et de désolation après la Grande Guerre. En ce sens, il serait intéressant de profiter du Centenaire de la prise de la Crête de Vimy pour exposer la vie et la mort des agriculteurs, banquiers et étudiants qui y ont participé et d'étudier les répercussions familiales.


Major Sébastien Picard, CD est un ingénieur militaire servant dans les Forces armées canadiennes depuis 1995. Il détient un baccalauréat en génie civil et une maîtrise en études de la défense, les deux provenant du Collège militaire royal du Canada. En mai 2015, il a été sélectionné pour participer au voyage d’étude de la Fondation des champs de bataille canadiens afin d’en apprendre davantage sur le rôle joué par les Canadiens en Europe au cours des deux guerres mondiales. http://www.cbf-fccb.ca/fr/